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IEA (2021), Transitions énergétiques au Sahel, IEA, Paris https://www.iea.org/reports/clean-energy-transitions-in-the-sahel?language=fr, Licence: CC BY 4.0
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Au Sahel, la prospérité de demain dépendra du développement énergétique. Les six pays sahéliens étudiés dans le présent rapport (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad) se heurtent à des obstacles énergétiques qui compromettent la réalisation de leurs objectifs de stabilité régionale et de développement socio-économique. Parmi ces obstacles figurent les très faibles taux d'électrification ainsi qu’une grande vulnérabilité aux effets du changement climatique. Ce rapport jette un éclairage sur l’une des régions du globe les moins étudiées sous l’angle de l’énergie, en fournissant des données et des analyses clés sur son futur énergétique, lequel dépendra des décisions des autorités locales et de l’évolution des flux nationaux et internationaux de capitaux. L'étude repose sur deux scénarios :
- Le scénario « Politiques annoncées » (STEPS) a pour point de départ les cadres et plans actuels des politiques publiques ainsi que leurs incidences sur le développement énergétique. Les objectifs et engagements des États sont pris en considération dès lors qu’ils sont concrétisés par l’adoption de politiques publiques. Aussi, les politiques et mesures concrètes mises en place sont examinées en détails, secteur par secteur, afin de prévoir leur impact possible sur l'évolution des systèmes énergétiques à l’horizon 2030.
- Le scénario « Africa Case 2021 » (Africa Case) porte sur les conditions requises pour concrétiser l’ambition du continent africain d'accélérer son développement économique et sur l’atteinte de l’accès universel à l’électricité et à des systèmes de cuisson propres d'ici à 2030. Face à l’intérêt mondial grandissant pour les solutions énergétiques bas carbone et étant donné leur rentabilité, le scénario part du principe que cette croissance économique supplémentaire et l’atteinte de l’accès universel à l’énergie doivent aller de pair avec une limitation des émissions de CO2, dont le niveau est conforme à celui du scénario STEPS.
Pour se développer rapidement, l’économie sahélienne a besoin de davantage d’énergie. En 2019, le Sahel comptait 100 millions d'habitants, soit deux fois plus qu’il y a vingt ans et près de 10 % de la population de l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud). Sa croissance démographique est la plus forte du continent : le taux de fertilité y est de 5.4 naissances par femme, contre une moyenne mondiale de 2.4. La région est essentiellement rurale : plus de 60 % des emplois se trouvent dans le secteur agricole et les citadins forment moins d'un tiers de la population. Pourtant, l’urbanisation s’accélère, en particulier dans les capitales, qui concentrent en moyenne entre 30 % et 55 % de la population urbaine nationale. Bien qu’à l'origine de 6 % du PIB de l’Afrique subsaharienne, la région voit son activité économique croître à un rythme élevé, de 4.7 % en moyenne par an entre 2010 et 2019, soit presque trois fois plus vite qu’en Afrique du Sud. Au cours des deux dernières décennies, la demande en énergie primaire des six pays sahéliens a progressé de plus de 4 % par an. Elle atteint aujourd’hui 950 PJ, soit l’équivalent de l’État américain du Nebraska, pourtant 50 fois moins peuplé. La consommation d’énergie par habitant reste en deçà de 0.2 tonne équivalent pétrole (tep), ce qui représente un dixième de la moyenne mondiale et la moitié de la moyenne subsaharienne.
Une région riche en ressources mais pauvre sur le plan énergétique. Alors que les infrastructures énergétiques constituent un pilier essentiel du développement économique et de la qualité de vie, le continent africain et le Sahel en particulier accusent un retard par rapport à d’autres régions en développement. Les pays sahéliens disposent d'une puissance électrique installée de 35 W par habitant, ce qui ne représente qu’un tiers de la moyenne subsaharienne et un vingt-cinquième de la moyenne mondiale. Les plus démunis en pâtissent les premiers, puisque les deux tiers de la population du Sahel n’ont pas accès à l’électricité. De grandes disparités existent cependant à l’échelle régionale, avec un taux d’électrification de 70 % au Sénégal contre 8 % au Tchad. L’utilisation traditionnelle de biomasse représente quant à elle 60 % de la consommation d’énergie. Il s'agit donc de la source d’énergie la plus répandue au Sahel, hors Sénégal et Mauritanie, où le pétrole occupe la première place. Toutefois, sa part diminue dans le paysage énergétique : elle est passée de 70 % à 60 % au cours de la décennie écoulée. Les combustibles fossiles représentent les 40 % restants.
Au Sahel, la production d'électricité s’élève à 13,5 TWh, aux trois quarts fournie par des centrales thermiques, ce qui entraine des prix élevés. Les énergies renouvelables génèrent 20 % de l’électricité, la principale source étant l’hydraulique avec une part de 12 % à l’échelle régionale et de 40 % au Mali. Le solaire photovoltaïque et l’éolien, quasi-absents des systèmes électriques il y a encore quelques années, assurent à présent 5 % de la production régionale et 15 % en Mauritanie. La production photovoltaïque a doublé chaque année depuis 2015, suite au raccordement de nombreuses centrales solaires dans la région. Par ailleurs, la filière charbon a elle aussi le vent en poupe puisque sa production a quintuplé par rapport à 2010 pour atteindre près de 1 TWh en 2019, soit 7 % du total.
Si l’on regarde vers l’avenir, des politiques énergétiques ainsi que des afflux financiers adéquats pourraient considérablement renforcer la croissance économique et améliorer les conditions de vie dans la région. D'ici à 2030, le Sahel comptera 140 millions d’habitants, dont 40 % dans les zones urbaines. En l’état actuel des politiques et des tendances de développement, l'économie aura crû de 90 % mais 80 millions de personnes n’auront toujours pas accès à l’électricité et 120 millions à des modes de cuisson propres. C’est ce que décrit le scénario STEPS, où la demande d'énergie grimpera de 45 % et sera satisfaite à parts quasi égales par les énergies fossiles et la biomasse traditionnelle. Dans l’Africa Case, l'attention accordée au développement d’infrastructures essentielles permet une plus forte croissance économique. Ainsi, il y est projeté qu’en 2030, le PIB du Sahel aura progressé de 110 % par rapport au niveau actuel et que la totalité de la population aura accès à l’électricité et à des modes de cuisson propres. Il en découlera des gains socio-économiques et une amélioration des conditions de vie, en particulier pour les populations réfugiées et déplacées, un groupe vulnérable dont le nombre est passé d’un million à trois millions en trois ans. Pour alimenter cette économie, la demande en énergie primaire augmentera de 25 % par rapport au niveau actuel pour atteindre 1 200 PJ, dont près de 11 % issus de sources renouvelables modernes contre seulement 4 % dans le scénario STEPS.
L’accès à l'énergie est indispensable au développement, à la stabilité ainsi qu’à l’amélioration de la situation sanitaire et environnementale de la région, en particulier dans les zones rurales. Pour atteindre l’accès universel à l’électricité d’ici à 2030, comme prévu dans l’Africa Case, le Sahel doit raccorder 8.5 millions de personnes par an au cours de la décennie. D’après les analyses géo-spatiales déterminant les technologies les plus efficaces pour apporter l’électricité aux populations du Sahel, les extensions du réseau raccorderont près de la moitié des ménages sans accès à l’électricité, en particulier dans les régions les plus densément peuplées du Sénégal et de la Mauritanie. Les mini-réseaux connecteront un tiers de la population alors que les systèmes solaires individuels seront la solution la plus économique et rapide pour un-cinquième des personnes qui gagnent accès à l’électricité. L'accès universel à la cuisson propre requiert quant à lui de déployer plus de 2 millions d’équipements modernes par an. Pour les populations isolées, les foyers améliorés fonctionnant à base de biomasse resteront prédominants, alors que les habitants des zones plus densément peuplées auront plus facilement accès au GPL et à l’électricité. L'intervention des pouvoirs publics est indispensable pour aménager les infrastructures et élaborer des programmes en faveur du déploiement de ces technologies, mais aussi pour garantir un approvisionnement en combustible qui soit fiable et à un prix abordable. Maintenir durablement l’action publique et éviter toute rupture d’approvisionnement dans les régions fragilisées et instables est crucial pour pérenniser le développement dans ces zones.
Les pays du Sahel sont particulièrement vulnérables au changement climatique et leurs investissements dans le secteur énergétique doivent en tenir compte. Le Sahel est l’une des zones africaines les plus exposées aux effets du changement climatique alors qu'il ne produit que 25 Mt de CO2, soit l’équivalent de la ville de Paris. Le changement climatique expose la région à la menace des sécheresses et à d'importants risques agricoles. Les secteurs de l’alimentation, de l’eau et de l’énergie sont étroitement liés et les plans de développement des gouvernements doivent tenir compte de ces interconnexions. Considérer la transition énergétique au Sahel de façon holistique et multisectorielle peut accroitre une utilisation efficace des ressources et renforcer la productivité et la sécurité pour tous les secteurs. Cette approche devrait également s’assurer que les investissements sont résilients face au changement climatique et intégrés à l’échelon régional.
Avec une croissance modeste de ses émissions, le Sahel peut atteindre l'accès universel à l’énergie et doubler la taille de son économie à l'horizon 2030. Selon les politiques annoncées, les émissions de CO2 augmentent de 25 Mt en 2019 à environ 50 Mt en 2030. Dans l’Africa Case, l'accès universel à l’électricité et à la cuisson propre ainsi qu’un développement socio-économique plus ambitieux n’impliquent pas de hausse importante des émissions de CO2. Cela est rendu possible par le développement à faible coût de l’efficacité énergétique et des énergies renouvelables. Dans ce scénario, un soutien grandissant est apporté à des solutions bas carbone telles que les kits solaires domestiques et les foyers de cuisson propres à biomasse, même si le réseau électrique traditionnel et la cuisson au GPL sont majoritairement déployés. Les autorités imposent également le respect des normes de consommation pour les voitures et les appareils importés, et elles élargissent aux filières solaire et gazière les dispositifs destinés aux sociétés nationales de réseau. Bien que les deux scénarios entrainent une hausse des émissions, leur niveau par habitant reste l’un des plus faibles au monde, et les émissions de la région en 2030 ne représente que 0.15 % des émissions mondiales actuelles.
Dans l’Africa Case, la demande d’électricité croît plus vite que celle de toutes les autres sources, ce qui impose de vastes travaux d’expansion du système électrique. Depuis plusieurs décennies, la consommation d’électricité au Sahel est multipliée par deux tous les dix ans. Dans le scénario STEPS, la demande régionale aura pratiquement triplé d’ici à 2030, alors que dans l’Africa Case, elle sera multipliée par plus de cinq et dépassera la barre des 65 TWh. Le nombre des usagers raccordés passant à 140 millions, la demande d’électricité explose et, à mesure que les revenus augmentent et l'activité commerciale se développe, chaque foyer a besoin de consommer davantage pour bénéficier des services fondamentaux. De ce fait, l'électricité compte pour un quart de la consommation finale en 2030. Satisfaire cette demande suppose d’investir dans de nouveaux moyens de production en moyenne 3 milliards USD par an, soit plus de deux fois le montant prévu dans le scénario STEPS. Ce montant est comparable au coût de construction de trois centrales à charbon et reste donc faible par rapport aux sommes investies dans le reste du monde.
Dans le mix électrique de la région, le pétrole cède rapidement la place au gaz et au solaire, ce qui rend l'électricité plus abordable, fiable et bas-carbone. Pour l’heure, c’est encore le fioul lourd qui domine tandis que la part des renouvelables, dominés par l’hydroélectricité, se situe à 20 %. Dans le scénario STEPS, le pétrole, dont le coût est élevé, est rapidement remplacé par l'énergie solaire et le gaz naturel dans la génération électrique, tandis que les filières hydraulique et éolienne gagnent du terrain. La part des renouvelables s’élève alors à 45 % en 2030. Dans l’Africa Case où la demande d’électricité est plus élevée, plus de la moitié de la production est d'origine renouvelable, soit une quantité deux fois plus importante que dans le scénario STEPS. Cela repose sur un développement ambitieux des capacités de génération à base de solaire photovoltaïque et de gaz naturel. Les énergies renouvelables permettent de diviser par trois l’intensité carbone du secteur électrique et constituent le principal facteur de la décarbonation des systèmes énergétiques de la région.
Pour réaliser les objectifs d'électrification, de développement et de décarbonation, un système électrique robuste et fiable est nécessaire. Les niveaux de fiabilité enregistrés dans la région sont actuellement parmi les plus faibles au monde, ce qui constitue un frein au développement. En effet, les entreprises luttent pour garantir un approvisionnement électrique fiable et mener à bien leurs activités, les professionnels de santé sont contraints de traiter les patients dans des conditions non optimales et les citoyens se montrent encore réticents à brancher sur le réseau des appareils électroménagers comme des réfrigérateurs ou plaques de cuisson électrique. Ce manque de fiabilité encourage ceux qui en ont les moyens à utiliser des groupes électrogènes diesel de secours, ce qui nuit à la qualité de l’air et creuse les inégalités. Dans les deux scénarios, la sécurité énergétique des pays du Sahel est renforcée. Les investissements dans les réseaux de transport et de distribution augmentent, l’intégration régionale progresse grâce aux pools d'échange d’électricité, et les capacités de production croissent. Les micro-réseaux décentralisés jouent un rôle clé en apportant à court terme dans les zones rurales isolées une électricité abordable et d’origine renouvelable. Ils favorisent ainsi l’électrification, jetant les bases nécessaires à l’utilisation de moyens de production modernes, à l’adoption de la mobilité électrique et à l’électrification des besoins dans le secteur des bâtiments.
La demande régionale en pétrole et en gaz augmente, mais l’amélioration des infrastructures, l’efficacité et la diversification limitent les risques qui pèsent sur la sécurité énergétique. Dans les deux scénarios, la demande régionale en pétrole augmente de 50% et, dans l’Africa Case, la part du gaz dans le mix énergétique, quasiment nulle aujourd'hui, atteint 20 % en 2030. Si les progrès dans l’efficacité des transports et la diversification des sources d'énergie accroît la quantité d'hydrocarbures disponibles pour l’exportation, cela requiert aussi d'investir massivement dans les infrastructures régionales de distribution énergétique. La fiabilité de la fourniture énergétique favorise la conversion au gaz naturel, la cuisine au GPL et la motorisation individuelle dans l’Africa Case. Des infrastructures renforcées et diversifiées, notamment composées de micro-réseaux isolés, renforcent la stabilité et réduisent l’exposition aux risques en cas de conflit ou d'événement climatique extrême.
Il est possible de diversifier l'économie et le mix énergétique du Sahel en puisant dans ses richesses naturelles, à l’heure où d’autres régions mettent l'accent sur la décarbonation. Actuellement, le pétrole et le gaz génèrent d'importantes recettes pour le Tchad et le Niger, tandis que de vastes gisements découverts au large des côtes du Sénégal et de la Mauritanie pourraient conférer à ces deux pays le statut de grands exportateurs. Néanmoins, les objectifs de neutralité carbone définis dans d'autres régions du monde plaident en défaveur de nouveaux investissements pétroliers et gaziers, risquant ainsi de réduire la demande mondiale et donc les revenus des producteurs. Les pays du Sahel détiennent également des réserves de métaux et de minéraux critiques pour la transition bas-carbone. Il s'agit notamment du cuivre, du zinc, du titane et du manganèse, que le Burkina Faso, le Sénégal, la Mauritanie et le Mali exploitent déjà. Si elles sont gérées de façon durable et que de nouvelles infrastructures énergétiques et de transport favorisent leur valorisation, ces ressources pourraient offrir d’importantes perspectives de recettes et de développement économique aux pays de la région.
Financer la transition énergétique au Sahel suppose d’aborder autrement les questions de financement et de collaboration internationale. Aujourd'hui, les montants investis dans les infrastructures vitales du Sahel sont largement insuffisants. En 2020, tous les pays de la région ont traversé des ralentissements économiques, alors que le Mali, la Mauritanie et le Tchad sont même entrés en récession. La contraction de l’économie mondiale a bouleversé les industries extractives de tout le continent et a détérioré la santé financière des sociétés nationales de réseau qui apportent des services essentiels aux entreprises et aux particuliers. Cette fragilisation risque de compromettre le financement d’infrastructures cruciales dans les années à venir. Il ne sera possible d’augmenter l’échelle des investissements énergétiques qu’avec une forte volonté politique et des stratégies de partenariat pérennes. Les institutions financières internationales publiques, les bailleurs et les banques multilatérales de développement ont un rôle clé à jouer. Il en va de même des administrations locales, qui peuvent améliorer la réglementation et renforcer la stabilité dans la région de manière à favoriser la réception de l’aide internationale et développer les investissements privés.
L'avenir énergétique de la région n’est pas déterminé à l’avance. Les pays du Sahel peuvent fixer le cap de leur transition énergétique et définir comment aligner cette trajectoire avec les autres objectifs liés au développement, à l’environnement et à la résilience face au changement climatique. L’Africa Case définit un plan d'action pour les aider dans ce sens. Quelle que soit la trajectoire empruntée, la coopération régionale et internationale doit être renforcée afin d'attirer les financements nécessaires pour que la transition énergétique soit synonyme d'économies inclusives, d'une amélioration des conditions de vie et de l’accès universel à une énergie propre et abordable.